La composition
de l'équipe
Le meneur Simon Jalade et son équipe — 1950 — Collection Jean Bonnafous
Le Poulain ne sort jamais seul. Derrière chaque sortie, il y a une équipe, des hommes et des femmes qui portent, guident, jouent, dansent, et transmettent. Les Amis du Poulain regroupent aujourd'hui un meneur, une vingtaine de porteurs potentiels et 23 musiciens : douze fifres, huit tambours, trois bombes.
Le meneur, dit l'Ermès
C'est lui qu'on voit. Devant le Poulain, il danse, guide, retient, provoque. Son geste central : entretenir « le simulacre d'offrir au Poulain de l'avoine dans un tambour basque », le cibadier. Mais sa fonction est bien plus large.
Il est les yeux du Poulain. Les porteurs, enfermés dans le ventre de la bête, ont un champ de vision très restreint : seuls ceux placés à l'avant peuvent voir à travers de très petites fenêtres. C'est le meneur qui guide, qui anticipe, qui négocie avec la foule. Un ancien meneur, Paul Valette, affirme : « Le Poulain avait une volonté propre et n'obéissait que très imparfaitement. » Le meneur veille aussi à ce que tout se passe au mieux entre la Bête et la population, certains spectateurs distraits sont surpris par les rébuffades, d'autres hardis les provoquent.
Pour Claude Achard, le meneur veille avec « amour et dévotion » à l'entretien de l'Animal, de ses accessoires et des mannequins Estiéinou et Estiéneto qu'il a sur l'esquine.
À Pézenas, le meneur porte un autre nom : l'Ermès. Pour Claude Alranq, « l'Hermès est certes une divinité grecque, messager des dieux, gardien des carrefours et des terres que se disputent le sauvage et le civilisé. L'équivalent de l'Hermès latin (Mercure) est très associé aux différents négoces, commerciaux mais aussi sacrés ; la plus vieille voie de Pézenas porte encore le nom de via Mercadala, mais il est aussi le meneur du bouc dans les défilés d'inspiration dionysiaque. En occitan, ermàs ou armàs signifie aussi "terre cultivée redevenue sauvage", un armasièr était celui qui savait communiquer avec les morts. En espagnol, hermandad signifie "confrérie à caractère initiatique". » Il est vrai que cette dimension est présente dans le rôle que le meneur doit symboliser.
Claude Achard parle de familles de meneurs : « Dès les premiers noms de meneurs (1660) que nous possédons, nous pouvons constater que ces personnages appartiennent à la même famille. » Les meneurs possèdent en général un surnom. Francis Auran, dit Pampille, mena le Poulain de 1968 à 1995. Son neveu Stephan Briard, dit La Brille, prit la relève en 1995. Albert Lopez assura la fonction en 1996, puis de 2000 à 2014. En 2014, la passation se fit entre Albert Lopez et Fabrice Garcia, dit Fafa. Aujourd'hui, c'est Hugo Cros qui guide le Poulain et qui porte à son tour le rôle de meneur.
« Avec Jalade [meneur des années 1950], il y avait ce côté sacré du danseur du Poulain. Quand on voyait Jalade dans la rue, c'était Monsieur Jalade, aquel que fa dansar lo Polin. Ce n'était pas n'importe qui. »
Les porteurs
Porteur est un mot insuffisant. Les porteurs ne font pas que marcher en portant l'Animal — ils le font collectivement danser sur la musique et participent, en connivence avec le meneur, à des jeux avec le public : avancer, reculer, caracoler, lever, baisser, accélérer, ralentir, tourner, saluer, rigaudonner, recevoir l'obole de soutien, honorer telle ou telle maison « parce qu'un vieux de la vieille qui l'habite a donné pour la communauté ».
Neuf porteurs sont cachés dans le ventre du Poulain mais ils sont vingt à pouvoir prendre cette place et à relayer, si besoin, un ou des porteurs exténués. Trois devant, trois au milieu (dont l'un a la charge de faire vivre la tête), trois à l'arrière. Ils sont sanglés grâce à des harnais de portage afin de mieux encaisser le poids de la bête, environ 360 kg. Tous marchent du même pied, pour rythmer la cadence et l'instinct de l'Animal.
« À l'extérieur, on ne voit que l'animal mais en-dessous c'est un vrai collectif ; on est obligé de fonctionner tous ensemble, en cohésion. » (Albert Lopez)
« Porter le Poulain c'est viscéral ; on le fait avec les tripes. » (Jérôme Fuentes)
La fonction des porteurs-danseurs est particulière. Ce sont les hommes de l'ombre mais tous s'accordent à dire que vivre la fête à l'intérieur de la bête est une expérience indéfinissable. « On entend la foule, la fête à l'extérieur. Nous, on est dedans et on est comme transportés dans un autre monde. La douleur physique est intense, mais la musique et le rythme des pas nous donnent une puissance supplémentaire. »
Avant 1783, l'anonymat des porteurs-danseurs est complet. À partir de 1962, des listes complètes sont conservées. Aujourd'hui, beaucoup sont rugbymens mais ce n'est pas une condition obligatoire : il s'agit surtout de forme physique et d'endurance. Certains parlent d'une forme d'initiation, d'une imprégnation au sens physique, festif et culturel. « Il n'y a pas que le jaune qui compte mais surtout l'âme qu'on y met. »
La musique et les musiciens
« Sans musique, pas de Poulain. » (Albert Lopez)
Du XIVe au XIXe siècle, l'instrument communément utilisé lors des pratiques populaires du Bas-Languedoc était l'aubòi (hautbois du Languedoc). À partir de 1768, les fifres s'imposent comme instruments de référence dans les sorties du Poulain. En 1892 sont introduites les grosses caisses. Depuis, grosses caisses, fifres et tambours accompagnent l'Animal dans toutes ses manifestations.
L'air du Poulain (lo Polin) constitue le répertoire emblématique du carnaval de Pézenas. Il comprend une entrée au tambour (appel), l'air à proprement parler distribué en sept parties, l'une rappelle la Carmagnole, une autre l'air du Chameau de Béziers, une autre dite archaïque, puis un rigaudon et un battement final de tambour. À ce répertoire s'ajoutent la danse du Soufflet (del Beufet), la danse du Chevalet (del Chibalet) et la danse des Treilles (las Treilhas).
La tradition faillit disparaître au XXe siècle : un seul fifre, Gérard Montfort, jouait encore vers 1970. Des musiciens vinrent spontanément en renfort lors des fêtes de Carnaval. Des musiciens locaux Espé Arnaud à Pézenas, Joseph Michel à Castelnau, jouant lui-même du fifre et du hautbois ont initié à la pratique instrumentale de nombreux jeunes, permettant la revitalisation de la tradition. Dans les années 1970-80, des musiciens professionnels tels Christian Coulomb, Alain Charrié et Jean-Michel Lhubac ont contribué fortement à la transmission musicale locale.
Si le porté-dansé du Poulain reste masculin, la participation féminine est aujourd'hui forte dans les rangs musicaux.
La danse
Claude Achard signale « une querelle entre les Anciens et les Modernes » tous s'accordent cependant à dire qu'un changement s'est opéré entre le pas autrefois utilisé par le meneur (lo pàs Sissòt) et une danse plus vive introduite par Francis Auran.
Le rigaudon ponctue l'évolution du totem en marquant un arrêt célébratoire frénétique : le meneur lance ses jambes en rythme, le plus haut possible. Les porteurs à l'intérieur font de même. La foule suit.
Autour du Poulain gravitent aussi d'autres danses et rituels carnavalesques : lo fuòc al cuol (le feu aux fesses), las farandolas, la giga et des pratiques plus anciennes comme le charivari (quaribari), la cour coculière (banutatge), la promenade sur l'âne (asouade), et d'autres tapages rituels : martelet, tustet, balandran.


