L'histoire du Poulain

et ses légendes

Il n’y a pas une seule légende du Poulain.
Il y a des légendes officielles, des légendes populaires, et l’Histoire qui ne coïncide pas toujours avec les premières. Pour comprendre le Poulain, il faut accepter de tenir les trois ensemble.

Commençons par l’« officielle », datant de 1226 mais relatée pour la première fois en 1702 dans le journal parisien Le Mercure Galant et dont la genèse est précisément connue : la légende naît en 1701, lors de la visite des ducs de Berry et de Bourgogne à Pézenas. Elle est probablement construite pour l’occasion par des érudits locaux souhaitant ancrer leur tradition dans une histoire royale.

”Louis VIII avait une jument très belle qu’il estimait entre toutes. Cette jument favorite tomba malade durant les fêtes données à Pézenas à l’occasion de son séjour, et le roi dut à regret la laisser à son départ dans les écuries du gouverneur du Château non toutefois sans prier deux magistrats, Antoine Pons et Simon Barral, d’en avoir soin. À son retour, quel ne fût pas l’étonnement du monarque, en entrant dans la ville, d’apercevoir sa jument qu’il croyait morte et, auprès d’elle, un petit poulain qu’elle avait mis bas et qui lui fut présenté la tête ornée de rubans et de feuillages. Surpris et charmé, Louis VIII voulut pour perpétuer la mémoire de cet événement, que la ville fît construire un poulain en bois et qu’elle l’admît, en souvenir d’amitié pour sa royale personne, dans toutes les fêtes publiques.” (A.P. Alliès - Pézenas une ville d’État, p.13)

Estieinou et Estieinetta (Estiénou et Estiéneta)

Au sujet d’Estieinou et d’Estieinetta, il ajoute : « Nous ignorons la date exacte de leur naissance. Les gazettes les signalaient au début du XVIIIe. Cependant une légende locale veut que leur présence rappelle la visite de Louis XIII en 1622. Le maréchal de Bassompierre ayant à traverser la Peyne, non loin de la ville, vit une paysanne qui s’apprêtait aussi à gagner l’autre rive. Il lui offrit galamment l’aide de sa monture et tous deux gaiement, la femme en croupe, franchirent la rivière et entrèrent à Pézenas, aux yeux du peuple amusé. » Ainsi serait né le célèbre couple.

Sur le dos du Poulain trônent deux personnages : un homme et une femme. Leur légende suit le même procédé, elle aussi liée à la royauté, elle aussi contestable.

”En 1622, lors de la visite du roi Louis XIII, dit le Juste, l’un des seigneurs de sa suite, Monsieur le maréchal de Bassompierre, veut traverser la Peyne. Il voit une paysanne, jupe troussée, qui s’apprête aussi à gagner l’autre rive. Galamment, il lui offre l’aide de sa monture ; elle monte en croupe et tous deux franchissent la rivière pour entrer dans Pézenas, sous les yeux du peuple amusé”

Ainsi serait né le célèbre couple.

Mais l’Histoire est plus complexe…

De nos jours, les Piscénois eux-mêmes contestent régulièrement ces récits. Et ils n’ont pas tort.

Que faisait Louis VIII dans le Midi en 1226 ? De 1209 à 1226, l’actualité était la croisade contre les Cathares. C’était sa troisième expédition avec une armada imposante et l’assentiment du pape Honorius III. Après trois mois de siège en Avignon, il marcha sur le Languedoc : toutes les cités terrorisées se soumirent les unes après les autres. Il dut passer aux environs de Pézenas fin septembre ou début octobre, déjà atteint de la dysenterie qui le tua en novembre 1226, au château de Montpensier. Au passage, il n’oublia pas d’emporter le douaire de la veuve de Trencavel, qui contenait les domaines de Pézenas et de Tourbes.

Il semble donc complexe que Louis VIII, de retour de croisade, ait pu faire fête à Pézenas et que la population ait pu lui offrir en retour l’emblème d’un poulain. Là aussi, le contexte de la visite de Louis XIII en 1622 était moins romantique : il venait éradiquer les révoltes du Languedoc, pas conter fleurette.

Ces légendes sont contestables et pas moins assimilables au patrimoine piscénois pour autant. La tradition populaire locale n’a jamais eu le même pouvoir que la Monarchie pour donner son avis. Ce n’est pas parce qu’une histoire est fabriquée qu’elle est fausse, c’est parce qu’elle est portée qu’elle devient vraie.

Une figure bien plus ancienne ?

Le Poulain est avant tout une Bête (una Bestia) que la Cité de Pézenas voit surgir à des dates préférentielles du calendrier. Il incarne l’esprit des lieux, l’identité locale avec trois qualités apparemment contradictoires : faire peur, faire fête, faire Un (femmes-hommes, petits-grands-et-vieux, passé-présent).

Un bestiaire païen fort actif dans la basse vallée de l’Hérault durant le haut Moyen Âge a été excommunié par l’Église sans jamais pouvoir être éradiqué. Il a ensuite été toléré et intégré à l’art roman (Xe siècle), puis baroque (XVIe), puis romantique et félibréen (XIXe). La légende royale de 1226 a peut-être simplement recouvert quelque chose de bien plus ancien. Cette hypothèse mérite réflexion !

Nòstre Polin es pas mòrt ! Notre Poulain n’est pas mort.

Plusieurs fois, il a ressuscité de ses cendres. Il ne le doit pas, comme le phénix, à son seul prodige. Il le doit à un terreau fertile : un calendrier festif (de la Saint-Blaise à Carnaval), une communauté riche de son passé consulaire, un enracinement culturel méditerranéen, et une volonté collective de se ressaisir chaque fois que l’Histoire a écorné son destin.

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